Chaque jour, des milliers d’automobilistes franchissent la frontière franco-genevoise pour travailler, se déplacer ou vivre le Grand Genève. Lors de son septième afterwork, la Fondation Modus a réuni chercheur·ses, responsables institutionnels, opérateurs et journalistes pour analyser les enjeux de cette mobilité transfrontalière, entre flux massifs, gouvernance fragmentée et solutions concrètes à l’échelle du bassin de vie.
670 000 passages sont enregistrés quotidiennement aux frontières genevoises. Plus d’un actif sur trois y travaille sans y résider. Cette intensité des flux fait du Grand Genève un bassin de vie profondément intégré sur les plans économique et social. Pourtant, si les pratiques quotidiennes ignorent largement la frontière, les politiques de mobilité, elles, continuent souvent de s’y arrêter. Ce décalage, entre interdépendance vécue et gouvernance fragmentée, a donné le sujet du septième afterwork de la Fondation Modus.
Réunis à la Ferme Golay, le 30 octobre 2025, à l’invitation de la commune de Vernier, chercheur·ses, responsables institutionnels, opérateurs et journalistes ont partagé un même constat : la mobilité transfrontalière n’est ni un problème marginal, ni une question strictement technique. Elle est un fait social total, révélateur des inégalités, des tensions politiques et des limites actuelles de la coopération territoriale.

Vincent Kaufmann, professeur de sociologie à l’EPFL, directeur du Laboratoire de sociologie urbaine (Lasur) et vice-président du Conseil de fondation de Modus, a rappelé que la mobilité est avant tout une « demande dérivée » : on ne se déplace pas pour se déplacer, mais pour accéder à l’emploi, aux services, aux loisirs ou à la consommation. Dans un espace transfrontalier comme le Grand Genève, ces différentiels, de salaires, de foncier, de fiscalité, produisent des flux massifs et largement déséquilibrés. Le paradoxe est bien connu : alors que les frontières sont devenues presque invisibles dans les pratiques, elles demeurent très présentes dans les cadres institutionnels, les financements et les décisions publiques.

Sébastien Colson, journaliste et auteur de Et au milieu passe une frontière, a prolongé cette lecture en soulignant l’écart persistant entre la « frontière vécue » et la « frontière institutionnelle ». À travers le travail, mais aussi les loisirs, les achats ou les trajectoires résidentielles, le Grand Genève fonctionne comme un véritable bassin de vie. Pourtant, cette réalité quotidienne reste peu racontée, peu partagée et souvent instrumentalisée dans le débat public, alimentant incompréhensions et crispations.

Directeur général de l’Office cantonal des transports, David Favre a rappelé l’ampleur du défi : absorber des flux croissants dans un territoire contraint, tout en réduisant les nuisances et les émissions. Si des avancées majeures ont été réalisées, à commencer par le Léman Express, la saturation rapide des infrastructures montre que l’offre seule ne suffira pas. La question de la gouvernance, du financement et de la coordination transfrontalière reste centrale.
Manuel Dal Molin, le nouveau directeur général de Lémanis, a insisté sur la nécessité de penser la mobilité à l’échelle fonctionnelle du bassin de vie plutôt qu’à celle des périmètres administratifs. Le succès du rail transfrontalier démontre l’existence d’un fort potentiel de report modal, à condition de renforcer les interfaces, la lisibilité des offres et leur articulation avec les autres modes.

Au-delà de ces analyses, l’afterwork a mis en lumière des solutions déjà opérationnelles. La plateforme FlowRide, les navettes sur mesure de BusforFun ou encore le rôle structurant des parkings relais ont illustré la capacité d’innovation du territoire. Autant d’outils qui montrent que des réponses existent, à condition d’être intégrées dans une stratégie cohérente, lisible et partagée à l’échelle transfrontalière.
En filigrane, une question a traversé l’ensemble des échanges : la mobilité transfrontalière peut-elle devenir un facteur de cohésion sociale plutôt qu’un motif de tensions ? Les intervenant·es ont convergé sur un point : mieux piloter la mobilité transfrontalière, ce n’est pas seulement fluidifier les déplacements, mais aussi reconnaître les interdépendances, rendre visibles les réalités vécues et construire un récit commun à l’échelle du Grand Genève.


